Les témoignages et récits recueillis au fil de cinq ans d’enquête au sein de l’avionneur européen Airbus montrent un phénomène nouveau : le pragmatisme dont font preuve les jeunes générations de femmes cadres pour s’emparer des opportunités offertes par les récents dispositifs d’égalité professionnelle. Être inféodées aux hommes comme leurs aînées, très peu pour elles ! L’égalité, elles sont déterminées à la faire advenir, individuellement et surtout en groupe.

Éditions : Presses de Sciences Po, Paris, Collection Essai
Parution : 29 août 2019, p. 224, 19€
ISBN : 9782724624700


Présentation de l’ouvrage par l’auteure

Comment est né cet ouvrage ?

Dans la continuité de mes travaux de recherche antérieurs menés principalement sur les enjeux et les effets sociaux de la féminisation des groupes professionnels, l’opportunité d’une ouverture d’un nouveau terrain de recherche s’est présentée il y a quelques années, au sein d’Airbus, l’un des leaders mondiaux de l’aviation civile. J’ai pu mener cette enquête pendant au moins cinq années, dont une année en immersion quasi-totale sur le terrain. Les résultats ont donné lieu à la production d’un mémoire de recherche original qui a été présenté dans le cadre de mon habilitation à diriger les recherches (HDR), soutenue en 2016. Il a été décidé par la suite, en concertation avec la maison d’édition des Presses de Sciences Po, de publier une partie des résultats de ce travail.     

A quels questionnements l’ouvrage tente-t-il de répondre ?

L’ouvrage ouvre une fenêtre sur le monde de l’aéronautique et retrace les parcours de plusieurs générations de femmes cadres, ingénieures et manageuses. Il vise précisément à mettre en lumière les dynamiques de changement social portées par les jeunes générations de femmes cadres, ingénieures et manageuses, travaillant chez Airbus dans différentes fonctions et métiers (d’où son titre « Le Nouvel âge des femmes au travail »). Les résultats n’empêchent pas de nuancer cette posture qui peut paraître un peu optimiste au premier abord sur la réalité du travail des femmes, même au sein des secteurs les plus qualifiés du marché du travail. J’ai ainsi pu mettre l’accent sur toutes les tensions, les résistances, les luttes et les divers combats que mènent les femmes enquêtées au quotidien et tout au long de leurs carrières, au fil des différents postes occupés au sein de l’entreprise, pour accéder à une réelle reconnaissance professionnelle. 

La volonté de faire porter l’analyse sur les trajectoires professionnelles et les carrières des ingénieures et manageuses s’est croisée sur le terrain avec l’analyse de la mise en œuvre de la politique d’égalité professionnelle et de diversité « de genre » qui se déploie au sein de l’entreprise. L’analyse de cette politique en train de se faire, au moment de l’enquête ethnographique de terrain, a permis de réaliser un focus particulier sur la réalité et l’action des réseaux de femmes ingénieures et manageuses existant en interne, plus ou moins mixtes.      

Quels sont les apports de l’ouvrage ?

La mise en perspective des récits des enquêtées montre que l’humour et la dérision peuvent devenir de véritables « armes du genre », pour reprendre l’expression de l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu. « Faire la blonde » est l’une des ruses régulièrement employées par de jeunes ingénieures et manageuses d’Airbus pour être acceptées et obtenir des informations dans leur travail quotidien au sein de ce bastion masculin qu’est l’avionneur européen. « Vous leur donnez votre point de vue, vous les faites participer. Ils se disent, elle a besoin de nous, même si vous n’en avez absolument pas besoin [rires], mais globalement ça marche », disent-elles.

Mais les résultats de recherche mettent aussi en évidence un phénomène nouveau : le pragmatisme dont font preuve les jeunes générations de femmes cadres pour s’emparer des opportunités offertes par les récents dispositifs d’égalité professionnelle. Être inféodées aux hommes comme leurs aînées, très peu pour elles! L’égalité, elles sont déterminées à la faire advenir, individuellement et surtout en groupe. Malgré un chemin toujours semé d’embûches, et sous certaines conditions, la nouveauté réside par conséquent dans le fait que les jeunes générations de femmes cadres se saisissent positivement de ces politiques. Avec une bonne dose d’humour (parfois féroce), d’enthousiasme et de modestie, elles usent de leur réflexivité dans l’analyse des expériences ordinaires de la domination, au travail comme à la maison, pour développer des capacités d’action, voire d’empowerment, ou « pouvoir d’agir », qui peuvent rejaillir sur l’ensemble des femmes d’Airbus. Ainsi, elles construisent l’égalité et ne s’en laissent pas compter. Leur analyse fine de la complexité des enjeux de leur émancipation fait que selon les situations, ces actrices performent les normes de genre. Bien conscientes de la fragilité de leurs acquis, masquant parfois leur réussite jusque dans leur famille, elles restent extrêmement lucides sur le chemin qu’il reste encore à parcourir afin de parvenir à une égalité réelle entre les femmes et les hommes au travail.  

A quel public s’adresse l’ouvrage ?

L’ouvrage s’adresse à un public assez large et à toutes les personnes cherchant à comprendre l’actualité des problématiques de genre et ses mutations contemporaines dans le monde du travail, aussi bien étudiant.e.s en sciences sociales, qu’enseignant.e.s, professionnel.le.s et sociologues (du genre, des organisations, des groupes professionnels, des politiques publiques), des gestionnaires et/ou responsables des ressources humaines au sein des organisations, que des syndicats ou des responsables et actrices de différents réseaux visant à promouvoir le place des femmes dans le monde du travail et luttant de manière plus globale contre les inégalités.   

Quels sont les autres projets en cours ?

Je reste connectée au terrain sur ces problématiques d’égalité professionnelle au sein du secteur aéronautique et je continue une activité de publication sur des thèmes qui ne sont pas ou peu abordés dans l’ouvrage (la question des masculinités, de la sexuation des rites professionnels, par exemple). Et je vais très prochainement mener à nouveau des recherches sur une thématique qui me tient particulièrement à cœur, celle de la féminisation du groupe professionnel des architectes, dans le cadre d’une recherche ANR qui porte sur l’enseignement de l’architecture.  


L’auteure :

Nathalie Lapeyre est sociologue, professeure des universités à l’Université Toulouse – Jean Jaurès et membre du CERTOP. Ses travaux de recherche portent principalement sur la féminisation des groupes professionnels et la mise en œuvre des politiques d’égalité professionnelle (professions libérales, industrie, collectivités locales, etc.), et plus largement sur les enjeux contemporains des politiques du genre.
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Contact : nlapeyre@univ-tlse2.fr

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