« La fabrique de l’avenir. Une sociologie historique des business plans. » GIRAUDEAU Martin

Thèse de doctorat – année 2010, soutenue à l’Université Toulouse le Mirail, sous la direction de Franck COCHOY

Jury :
Franck COCHOY, Professeur des universités à Université Toulouse II le Mirail, Directeur de thèse
Michel GROSSETTI, Directeur de recherches au CNRS (LISST-CERS)
Bruno LATOUR, Professeur des universités à Sciences Po
Philippe STEINER, Professeur des universités à l’Université Paris-Sorbonne, Rapporteur
Pierre-Paul ZALIO, Professeur des universités à l’ENS Cachan, Rapporteur

Résumé :

Cette thèse propose une sociologie historique des projets de création d’entreprises, ou plans d’affaires, ou business plans. La démarche empirique s’appuie sur des techniques d’enquêtes variées (travail sur archives, entretiens, observations, analyse de données quantitatives) et procède par coups de sonde à des moments déterminants de l’histoire de ces outils de gestion. Ce sont ainsi cinq études de cas successives qui sont présentées. La première porte sur les plans d’entreprises de l’homme d’État, de sciences et d’affaires que fut Pierre Samuel Dupont de Nemours à la fin du XVIIIe siècle, la seconde sur ceux de la fabrique de poudre que son fils Éleuthère Irénée Dupont de Nemours créa aux États-Unis au début du XIXe siècle, la troisième sur les manuels américains de business planning parus entre 1945 et 2010, la quatrième sur les plans d’affaires utilisés dans le cadre de la politique française d’Aide aux chômeurs créateurs ou repreneurs d’entreprises (ACCRE) de 1987 à 2007 et la dernière sur les plans élaborés par le constructeur automobile Renault en vue de son implantation au Brésil entre 1994 et 1998.

L’apport de la thèse est d’abord historique. Les principales évolutions connues par les formes et les usages des plans d’affaires au cours des trois derniers siècles s’y trouvent retracées. On découvre, entre autres, le rôle joué par les sciences économiques et de gestion, mais aussi par les États occidentaux, dans la formalisation de ces plans à l’ère contemporaine, au service d’une rationalisation de crise destinée à améliorer la maîtrise des entrepreneurs sur leur avenir lorsque celui-ci s’obstrue.

Les business plans soulèvent aussi d’importantes questions de sociologie. Les premières portent sur la sphère d’activités étudiée : 1) il devient en effet possible, à travers l’observation des plans d’affaires, de développer une sociologie de l’entrepreneur qui soit attentive au travail entrepreneurial et permette ainsi d’aller au-delà des théories du « génie créateur » ; 2) le business plan est également un analyseur puissant au service d’une sociologie des organisations qui s’intéresse aux processus d’organizing, en cherchant à comprendre comment procède la mise en ordre délibérée des hommes et des choses. Ces deux axes de recherche s’articulent dans la thèse à une question de sociologie générale, qui porte sur le rôle de l’avenir dans l’action présente. L’étude des business plans montre que l’avenir dont est porteur le plan n’est pas surimposé à l’action comme un cadre contraignant mais plutôt replié sur le présent, où il contribue à rendre possible l’évaluation et la reconfiguration de l’action qui vient, tout en amorçant sa réalisation.

Abstract :

This thesis consists in a historical sociology of new venture business plans. It is based on empirical data (archival material, interviews, observations, and quantitative data) that shed light on various turning points in the history of these management tools. Five successive case studies are presented. The first one deals with the business plans of statesman, scientist and entrepreneur Pierre Samuel Dupont de Nemours in the late XVIIIth century, the second one with those of the gunpowder manufactory that was set up by his son Éleuthère Irénée Dupont de Nemours in Delaware in the early XIXth century, the third one with the business plan handbooks that were published in the US from 1945 to 2010, the fourth one with the reliance on plans of French State support to jobless entrepreneurs between 1987 and 2007, and the last one with Renault’s plans to set up a new plant in Brazil in the mid 1990’s.

The first contribution of this research is historical. It accounts for the main evolutions of the forms and uses of business plans over the last three centuries. And it notably highlights the roles of economic and management sciences, as well as that of the State, in the modern and contemporary formalization of business plans, which may be described as a crisis rationalization, made to improve entrepreneurial mastery over the future in times of growing uncertainty.

Business plans also raise important sociological questions. The first of these are related to the specific sphere of activities that is studied here: 1) it is indeed possible, thanks to the observation of business plans, to enhance a sociology of entrepreneurship that pays attention to entrepreneurial work and thus goes further than theories of « creative genius »; 2) the business plan is also a useful entry point for a sociology of organizing that understands the processes through which social and material orders are deliberately made to emerge. Both these lines of questioning are related in the thesis to a question of general sociology: that of the role of the future in present action. The study of business plans shows that the future that is embedded in the plan isn’t necessarily imposed to action as a constraining frame but is often rather folded into the present. There, it contributes to the valuation and reconfiguration of the coming action, and initiates its performation.

mise à jour Avril 2010

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