Annalisa Lendaro – sociologue, chargée de recherche CNRS, CERTOP UMR5044 – lauréate du Prix « Festival du film de chercheur » du « Concours Filmer sa recherche » pour son projet de film « L’exception aux frontières de l’Europe»

Lampedusa, quand l’exceptionnel devient commun

Caillou de 20 km2 au milieu de la Méditerranée, à seulement 130km de la Tunisie et 200km de la Sicile, Lampedusa se trouve au carrefour de plusieurs routes migratoires qui conduisent les migrants (de la Corne d’Afrique, d’Afrique subsaharienne, du Moyen Orient) à traverser la mer sur des embarcations de fortune, dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Les drames qui se produisent au large de ses côtes et à l’intérieur de son centre d’accueil et de rétention pour migrants la mettent donc périodiquement sous le feu des médias. Il s’agit ici de découvrir la réalité sociale de cette île-frontière qui existe en amont et en aval des drames et des urgences.

Pourquoi un film ?

Le projet de film-documentaire est né d’un premier terrain sur l’île de Lampedusa (Italie) dans le cadre d’une recherche en sociologie* sur le thème des migrations, des frontières, et de l’accès aux droits fondamentaux.

Ce projet de film ambitionne d’explorer comment l’état d’exception (c’est-à-dire le contournement ou la réinterprétation des règles en vigueur) se concrétise sur cette île-frontière dans le domaine de l’accueil d’étrangers.

Le film-documentaire est apparu comme le format le plus adapté à la restitution de la dimension humaine de la gestion de l’immigration dans une île-frontière aux portes de l’Europe et des contrastes observés par le chercheur.

Le film permet non seulement d’échapper aux explications très construites que les acteurs proposent quand le sociologue les interroge, mais aussi de prendre en compte ce que leur langage corporel révèle, et de donner une véritable présence à leurs expériences dont le caractère dramatique est écrasé par l’écrit et par une analyse qui gomme l’individuel en cumulant les expériences comparables et en en tirant des typologies.

L’île des contrastes

L’objectif poursuivi est la restitution visuelle des spécificités sociopolitiques de Lampedusa.

Cette dernière est à la fois une frontière politique est géographique (Europe, Afrique) et un « huit clos » qui contient tout ce qu’elle sépare. Ainsi, les habitants, les migrants, les pêcheurs, les garde-côtes, les personnels des ONG et les touristes sont des groupes socialement différents qui s’y côtoient sur 20km2 sans vraiment échanger. Un peu comme si une fois traversées les frontières officielles entre les Etat-nations, des frontières sociales invisibles séparaient les vies des individus.

Par ailleurs, la grande attractivité touristique de Lampedusa représente une source de revenus pour la majorité des habitants, mais elle souffre aujourd’hui d’une situation économique difficile. Et si, elle a toujours joué le rôle d’une île qui « prête secours », ses habitants sont tiraillés entre le devoir de solidarité vis-à-vis des demandeurs d’asile, et le sentiment d’être oubliés par les pouvoirs publics, par les médias, mais aussi par les chercheurs et toute cette faune de curieux, d’artistes, de bénévoles qui s’intéresse à leur île mais pas à eux.

Le film-documentaire permettrait de porter un regard nouveau sur Lampedusa, en donnant la voix aux personnes qui y vivent, y travaillent, y sont confinées.


Contact scientifique : annalisa.lendaro@univ-tlse2.fr, sociologue, CERTOP

Contact communication : anne.razous@univ-tlse2.fr, communication, CERTOP


* Projet de recherche pluridisciplinaire sur les frontières et les droits des migrants.

(CERTOP en partenariat avec LISST, LaSSP, FRAMESPA)

Ce projet propose de contribuer à une sociologie de l’« exception ordinaire » à travers l’étude des migrations circulatoires touchant les îles aux frontières de l’Europe, comme Lampedusa (Italie) et Mayotte (France).

Ces îles-frontière sont des espaces privilégiés d’observation des enchevêtrements et des interférences entre différents niveaux de régulation des migrations internationales et de leurs effets. L’hypothèse retenue est celle de l’île-frontière comme lieu de banalisation de l’exception. Au croisement de la sociologie des migrations, de la sociologie de l’action publique et de l’histoire, le projet de recherche a pour vocation d’apporter un éclairage sur les multiples visages et usages de l’exception, et sur les manières dont les espaces insulaires frontaliers, terres de contrastes par excellence, interviennent dans la production des frontières externes et internes.


Photos : Annalisa Lendaro, CERTOP

mise à jour juillet 2014