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Colloque « Performativité et Politique : Au-delà de la Sociologie économique. » 23-24-25 octobre 2008, Toulouse – France

Le concept de «performativité» a été introduit en sociologie économique par Michel Callon (1998) pour suggérer que «l’économie théorique ne décrit pas une économie matérielle extérieure, mais amène cette dernière à l’existence, créant ainsi le phénomène qu’elle décrit» (MacKenzie Millo, 2003: 108). Cette idée est aujourd’hui reconnue par de nombreux auteurs comme l’une des contributions majeures à la sociologie économique (Cf. par exemple, Economy and Society, 2002; Holm, 2007; MacKenzie Millo, 2003; MacKenzie, 2004) et s’est accompagnée de vifs débats dans plusieurs domaines des sciences sociales (Miller, 2000; Callon, 2005; Ferraro, Pfeffer and Sutton, 2005; Ghoshal, 2005; MacKenzie, Muniesa Siu, 2007) et plus généralement sur la société et les processus politiques (Bazerman Malhotra, 2006; Fourcade, 2002, 2006). Dans une contribution récente, Callon (2007) insiste sur le fait que la performativité est un processus socio-technique et introduit l’idée que de nombreux mondes socio-techniques se battent pour être performés au sein de la société, influençant de la sorte le formatage de l’économie.

Cependant, si cette dimension «politique» de la performativité est reconnue, elle reste à étudier. Pour explorer les aspects politiques de la performativité, nous suggérons de rassembler les auteurs qui ont étudié le langage comme une arène politique à travers la notion de performativité, ou qui ont établi la nature politique des activités économiques (Latour, 2005; Cochoy Grandclément, 2005). Le premier programme de recherche est porté par des auteurs comme Judith Butler (1988, 1997) qui mettent au jour le processus politique à l’oeuvre dans le langage à travers la notion de performativité (Denis, 2006). La seconde perspective rassemble les travaux de sociologie économique qui cherchent à saisir la dimension politique de l’activité économique (Fligstein, 1996) tout comme le rôle politique joué par les économistes professionnels (Fourcade, 2002, 2006).

Le but de ce colloque est par conséquent de souligner les divergences et/ou les convergences existant entre ces différents auteurs, c’est-à-dire de confronter leurs perspectives afin d’étudier plus avant le potentiel politique du concept de performativité. En appelant à une approche plus politique de l’économie comme terrain et comme discipline, une telle approche de la «performativité comme politique» peut élargir les débats sur la performativité de l’économie au-delà de leur ancrage actuel dans la sociologie économique et pourra finalement contribuer à enrichir la sociologie économique grâce aux apports de la sociologie politique et des études sur le genre.

Au cours de ce colloque, nous chercherons à approfondir deux orientations de recherche:

1)étudier de façon plus approfondie la notion de performativité et son potentiel sociologique afin d’explorer les activités économiques et politiques

2)analyser les conséquences politiques et sociales variées de la performativité économique.

 Confronter les perspectives sur la performativité

  • Qu’est-ce que la performativité?

D’un côté, la performativité pourra être explorée négativement, à partir de ses différences vis-à-vis de concepts de voisins: quelle différence, par exemple, peuvent être observées entre la performativité et les «prophéties auto réalisatrices» (Merton, 1957) ou les «effets de théorie» (Bourdieu, 1984, 1987)? D’un autre côté, la performativité pourra être redéfinie positivement à travers la question: «comment les théories (économiques) contribuent-elles à la restructuration des pratiques (dans une économie)?». À la suite de débats dans le champ (Butler, 1993; Callon, 1998, 2007; Mol, 2002), une attention particulière a été accordée à la contribution spécifique des «objets» et autres «matières» au processus de performation, et à leur compatibilité avec l’usage, par les analystes, de la métaphore théâtrale (c’est-à-dire l’analyse de la performativité comme le résultat des «performances» d’acteurs).

  • Quels sont les effets sociaux de la performativité?

Les succès et les limites de la performativité seront discutés. De façon complémentaire vis-à-vis de la précédente interrogation sur les «objets», quels sont les effets des propriétés spécifiques des théories sur le succès de leur performation? Les théories doivent-elles être adéquates au monde dans lequel elles sont performées pour que cette performation puisse réussir (MacKenzie, 2003, à paraître; Lebaron, 2000, 2003)? À côté de la réussite plus ou moins grande de la mise en oeuvre de certaines théories particulières, quels sont les effets induits du processus de performativité lui-même: change-t-il le statut social où la valeur de certains acteurs (par exemple les économistes) et actants (par exemple les biens marchands) impliqués dans le processus? Est-ce que la performativité de l’économie théorique a eu des effets en dehors des économies (par exemple en matière de relations entre sexes)?

 Explorer le potentiel politique de la performativité économique

  • La sociologie Économique comme Économie politique?

Le potentiel politique de la performativité économique peut résider dans l’influence des politiques publiques ou privées sur la performativité (Fourcade, 2001; Holm, 2001): comment les acteurs politiques «traditionnels» (par exemple les administrations publiques ou les lobbys industriels) et actants (par exemple les textes juridiques, les normes, etc., tels qu’ils sont décrits in Lascoumes Le Galès, 2005) participent-ils à la performation de l’économie? Un autre potentiel politique de la performativité économique peut aussi exister dans ce que Callon a récemment décrit comme «les luttes de performation» (Callon, 2007): comment la compétition entre des mondes possibles peut-elle être décrite? Quels sont les régimes politiques qui gouvernent le choix entre certains mondes économiques et d’autres (Mitchell, 2002; Roitman, 2004)? Et quel est le rôle joué par la sociologie économique dans de tels ordres politiques? Est-ce que le paradigme de la performativité déplace la sociologie économique vers d’autres horizons que la «nouvelle sociologie économique»?

  • La performativité dans les économies au-delà de l’économie théorique

Le domaine de l’analyse en termes de performativité peut aussi être étendu en amont, en prenant en compte la variété des théories et des «disciplines» scientifiques (Cochoy, 1998) qui peuvent être performées à l’intérieur des économies. Quelles théories économiques non néoclassiques parviennent à être performées (Giraudeau, 2007)? Quelle influence les théories de gestion ont-elles sur la pratique des affaires? Comment l’éthique est-elle mise en oeuvre dans et par les firmes (Gond, 2006)? Et comment la performation des sciences économiques influence-t-elle la performation de l’économie théorique dans l’économie?


English

Conference « Performativity as politics : Unlocking economic sociology. »
23-24-25 october 2008, Toulouse – France

The concept of ‘performativity’ was introduced in economic sociology by Michel Callon (1998) to suggest that “economics does not describe an existing external ‘economy’, but brings that economy into being: economics performs the economy, creating the phenomena it describes” (MacKenzie Millo, 2003: 108). This idea is today recognized by many authors as one of the major contributions to economic sociology (see, e.g., Economy and Society, 2002; Holm, 2007; MacKenzie Millo, 2003; MacKenzie, 2004) and has been accompanied by vivid debates in various social sciences about the actual influence of economics and economists over economic practices (e.g. Miller, 2000; Callon, 2005; Ferraro, Pfeffer and Sutton, 2005; Ghoshal, 2005; MacKenzie, Muniesa Siu, 2007) and more generally over society and political processes (see, e.g., Bazerman Malhotra, 2006; Fourcade, 2002, 2006). In a recent contribution, Callon (2007) insists on performativity being a socio-technical process and introduces the idea that various socio-technical worlds are struggling to be performed within society and consequently to influence the shaping of economy.

However, this “political” dimension of performativity, if acknowledged, has yet to be investigated. To explore the political aspects of performativity, we suggest bringing together sociological authors who have either investigated the language as a political arena through the notion of performativity or acknowledged the political nature of economic activities (Latour, 2005; Cochoy Grandclément, 2005). The first line of research is illustrated by authors such as Judith Butler (1988, 1997) who highlighted the political process at play in language through the notion of performativity. The second perspective encompasses works from economic sociology aiming at capturing the political dimension of economic activity (see Fligstein, 1996) – as well as the political role played by professional economists (Fourcade, 2002, 2006).

The purpose of this workshop is therefore to highlight the divergences and/or convergences among these various authors, i.e. to confront their perspectives in order to further investigate the political potential of the concept of performativity. By calling for a more political approach of economy and economics, such an approach of “performativity as politics” can move the debates about the performativity of economics beyond their present location in economic sociology and can eventually contribute to the cross-fertilization of economic sociology with political sociology as well as gender studies.

During the workshop, we seek to pursue two lines of inquiry:

(1) investigating more in-depth the very notion of performativity and its sociological potential to explore economic and political activities

(2) analyzing the various political and social consequences of economic performativity.

 Confronting the perspectives on performativity

  • What is performativity?

On the one hand, performativity will get a chance to be explored negatively, in its differences with neighbouring concepts: what are, for instance, the differences one may observe between performativity and “self-fulfilling prophecies” (Merton, 1957) or “effects of theory” (Bourdieu, 1984, 1987)? Performativity will on the other hand gain positive definitions, through answers to the question: “how do (economic) theories contribute to structuring practices (in an economy)?” Consecutively to debates in the field (Butler, 1993; Callon, 1998, 2007; Mol, 2002), a specific focus will have to be made on the specific contribution of “objects”, or “matter”, to performation processes, and its compatibility with the use, by analysts, of the theatrical metaphore (i.e. the analysis of performativity as resulting of actors’ “performances”).

  • What are the social effects of performativity?

The successes of and limits to performativity will be discussed. Complementary to the previous focus on “objects”, what are the effects of the specific properties of theories on the success of their performation? Do theories have to be relevant to the world in which they are being performed for this performation to succeed (MacKenzie, 2003, forthcoming; Lebaron, 2000, 2003)? Besides the more or less successful realization of particular theories, what are the side effects of the process of performativity itself: does it change the social status/value of some actors (e.g. economists) and actants (e.g. market goods) involved in the process? Does the performativity of economics have effects outside economies (e.g. in gender relations)?

 Exploring the political potential of economic performativity

  • Economic sociology as political economics?

The political potential of economic performativity may lie in the influence of public and private policy on performativity (Fourcade, 2001; Holm, 2001): how do “traditional” political actors (e.g. public administrations, industrial lobbies) and actants (e.g. legal texts, norms, etc., as described in Lascoumes Le Galès, 2005) participate in the performation of economics? Another political potential of economic performativity may also exist in what Callon recently described as “performation’s struggles” (Callon, 2007): how may the struggles of competing possible worlds be accounted for? What are the political regimes that govern the choice between certain economic worlds and others? And what is the part played by economic sociology in such political orders? Does the performativity paradigm move economic sociology further (or elsewhere) than new economic sociology?

  • Performativity in economies beyond economics:

The range of performativity analysis may also be extended upstream, by taking into account the variety of theories and scientific “disciplines” (Cochoy, 1998), that may be performed inside economies. What non-neoclassical economic theories get performed (e.g. Giraudeau, 2007)? What influence do marketing theories have on business practices? How are ethics put into being in firms (e.g. Gond, 2006)? And how does the performation of non-economic sciences influence the performation of economics in the economy?


Références / References :

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